Je vais vous raconter une histoire très mystérieuse.
En 1980, la maison mitoyenne de la nôtre fut démolie pour construire à la place un nouveau bâtiment du lycée, cette vilenie à carreaux que vous voyez parfois sur mes photos.
Une jeune entreprise avait été chargée des travaux de construction et elle avait étudié le projet sur plan, sans venir sur place.
Le projet prévoyait la démolition du mur mitoyen et l'empiétement sur le jardin de plusieurs mètres pour les travaux.
Mes parents, alors propriétaires, y étaient opposés car, en résumé, les propriétés n'étaient pas au même niveau et le mur qui sépare nos deux jardins prend appui de chaque côté sur les murs mitoyens. Et puis, empiéter sur plusieurs mètres, c'était condamner beaucoup de plantes et arbustes dont les lilas et les buis centenaires.
Malgré leurs objections, le jeune ingénieur ne voulait rien changer au plan. Finalement rendez-vous fût pris pour qu'il vienne voir les lieux.
Il avait plu la veille mais c'était une belle matinée de mai, un gai soleil, un beau ciel bleu, pas un souffle de vent.
Le jeune ingénieur arriva tiré à quatre épingles, beau costume, belle cravate, belles chaussures.
Il fit le tour du jardin avec mon père et ils redescendaient par l'allée bordée par les buis en discutant ferme car malgré les objections paternelles, il restait campé sur ses positions.
Soudain, une branche de l'un des vieux rosiers accrocha sa cravate et la déchira.
Pas un accroc, non, une belle et profonde estafilade de haut en bas !!! Foutue, la cravate et furieux, le jeune homme ! Jusqu'à ce qu'il remarque que le rosier se tenait très sagement derrière sa bordure, que pas une branche ne dépassait et que ces branches étaient presque sans épines ...
Et lorsque mon père, après s'être confondu en excuses, lui dit avec un petit sourire : " Vous voyez, lui non plus n'est pas d'accord avec vous ", il changea de tête et regarda le rosier, le jardin, comme s'il se trouvait soudain dans un lieu hostile, maléfique.
Il rentra bien vite à la maison, les chaussures crottées et la cravate déchirée et s'en alla, s'enfuit presque, en promettant de téléphoner.
Il appela le lendemain, en disant qu'il avait réfléchi et se rangeait aux arguments de mes parents...
C'est resté et cela demeure toujours une énigme, un mystère impénétrable, insondable, un mystère avec un M majuscule.
Comment le rosier, sans épines, aux branches taillées pour ne pas dépasser, a pu accrocher la cravate et la déchirer complétement ???
Ils sont au nombre de trois et ont été plantés par mes arrières grands parents.Ce sont les plus anciennes plantes du Clos avec les marronniers, les buis et les pivoines. Au fil du temps, leur nom s'est perdu et j'ai cherché longtemps avant de le retrouver dans le livre "Roses de France" de Mr François Joyaux. Ce sont des rosiers galliques 'Surpasse Tout'.
Surpasse tout ... Un nom peu modeste pour un joli bouton rond :
Et une fleur au minois tout chiffonné :
Mais Surpasse tout pour l'intense parfum de rose, enivrant, envoûtant, entêtant, et peut-être, qui sait ? pour leur pouvoir ou leur don surnaturels car jamais le jeune ingénieur n'aurait changé d'avis si le Clos, en la personne du vieux rosier, ne lui avait fait comprendre qu'il avait , lui aussi, son mot à dire !
Vieux rosiers, avez-vous donc une âme ?
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